Artistes à lappel
Le boîtier à deux écouteurs ne quittait jamais sa table de chevet.
Souvent alité, Marcel Proust sen saisissait pour écouter de lopéra.
Pas un enregistrement, mais une diffusion en direct depuis lOpéra de Paris à travers les câbles du théâtrophone deClémentAder, présenté pour la première fois en 1881. Lidée de diffuser de lamusique est aussi ancienne que la téléphonie elle-même, quil se nomme Théâtrophone à Paris, Electrophone à Londres, Telharmonium à NewYork ou TelefonHirmondo à Budapest.
Avec Opera Calling, le collectif suisse Mediengruppe Bitnik a réimplémenté
ce servicemort depuis cent ans à Zürich avec le slogan «Arien für Alle», («des arias pour tous»). Ou comment rendre lopéra au peuple en lui donnant accès gratuitement à un loisir élitiste depuis son domicile. Lors dune conférence dans le cadre de lexposition Pronto! On Telephony à la galerie [plug.in] de Bâle, les deux artistes ont donné leur mode demploi de ce hacking de lOpéra de Zurich.
Entre mars etmai 2007, ils ont dissimulé des «audio bugs» téléphones portables
légèrementmodifiés en plusieurs endroits de la salle, retransmettant la représentation en direct à des numéros de téléphone choisis au hasard dans la
ville. Les habitants pouvaient ainsi écouter lopéra au combiné. Quatrevingt-dix heures de retransmissions ont été diffusées à 4 363 foyers en dépit dunemenace de poursuite de la direction de linstitution finalement abandonnée.
Lun des appels fut enregistré et fait entendre au visiteur ce qui se passait à lautre bout du fil, chez les gens auxquels ce «service public» était proposé, prétexte à unemignonne discussion entre un grand-père dubitatif qui trouve lacoustique catastrophique, un père suspicieux qui vérifie que cest bien le Rosenkavalier de Strauss qui est en train dêtre joué et une petite fille qui se demande ce quest lopéra.
IMPACT SOCIAL. «Malgré la richesse culturelle du téléphone, écrivent les commissaires de lexposition,Andreas Blätter et Raffael Dörig, il ny a jamais vraiment eu un telephone art», citant quelques tentatives isolées comme
lexposition dart conceptuel «Art By telephone» en 1969 à Chicago, où les
36 artistes étaient invités à indiquer leur contribution aumusée par téléphone.
Lexposition«Pronto!»explore limpact social du téléphone, au travers doeuvres
à la fois ludiques et critiques. Elle sinscrit dans «Fest Netz», un événement
sur lemédiumtéléphone avec colloque et programmation cinéma qui se prolonge
jusquà la fin dumois à linitiative du Prodoc, un groupe de doctorants
en esthétique intermédiale des universités de Bâle et de Bern.
«Souvent, une invention technique est lancée sans quon sache trop quoi en
faire», relève StefanMünker, théoricien desmédias lors du colloque.
Il cite justement lusage du téléphone diffuseur dopéra comme une vision erronée vite disparue au profit de loutil de communication. Le téléphone est unmédium qui permet dunemanière troublante la téléprésence, créant un espace relationnel entre deux personnes distantes. Cest cet espace qui intéresse le collectif suédois Unsworn. En 2008, il a installé une sculpture de haut-parleurs au sommet dunemontagne surplombant une idyllique vallée dans louest de la Norvège.
Lorsque quelquun appelle le numéro du Telemegaphone, le son de sa voix est aussitôt projeté dans lenvironnement, murmure qui peut être entendu jusquau village de Dale, niché trois kilomètres plus bas ; «comme si une voix venait
vous parler den haut». Assez fort pour que les habitants puissent distinguer lesmots, mais pas assez pour ne pas les réveiller la nuit.
Après quelques plaintes, les habitants se sont attachés à lappareil, à ces voix désincarnées de lautre bout du monde (Corée,Afrique du Sud ou Etats-
Unis) qui se déversaient dans la vallée. Les locaux ontmême fini par lutiliser pour se souhaiter bonne nuit ou pour inviter les voisins à une fête.
Ce service téléphonique inouï vient dêtre acquis par lamunicipalité et sera accessible en permanence, «dès la fin de la saison de envoyée spéciale à Bâle (Suisse) la chasse», précisent les artistes
Dès 1994, lartiste anglais Heath Bunting a imaginé réunir ces espaces distants
avec son projetKings X, où il incitait le public à appeler à une heure fixe
la trentaine de cabines téléphoniques dont il avait publié les numéros sur son
Bulletin Board Service (ancêtre du Web), créant «un cyberespace résonnant» autour de la station de métro, hacking dun espace public quimontre lenchevêtrement entre le physique et le virtuel, le public et le privé.
«FRENCH PHONE». Médiumde lintimité, outil dune grande sensualité, ce
nest pas sans raison que le premier téléphone associant micro et écouteur
dans unmême combiné fut surnommé par les ingénieurs des laboratoires Bell,
le «french phone». «Le français est le langage de lamour parce quil unit la voix
et loreille dune manière spécialement rapprochée comme le fait le téléphone,
écritMacLuhan dans Pour comprendre lesmédias, ainsi cest assez naturel dembrasser via le téléphone.» Blast Theory, un collectif britannique, exploite cette intimité dans Ulrike and Eamon Compliant, où le téléphone portable est le principal véhicule de leur fiction déambulatoire dans les rues de Venise, créée à loccasion de la biennale dart contemporain. Le spectateur doit choisir entre Eamon,membre de lIRA ou Ulrike, de la Fraction armée rouge, deux destins tragiques. Tout au long du
trajet, il reçoit une série de coups de fils adressés au personnage quil incarne,
le projetant dans lidentité de quelquun dautre. «Le téléphone exige une participation totale», noteMcLuhan. Rien ne résiste à son impérieuse sonnerie. Cet asservissement est encore amplifiémaintenant que le téléphone est devenu mobile, quil ne nous quitte plus, cordon ombilical avec le reste dumondemais aussi moyen de contrôle et de surveillance, comme lavait déjà entrevu Ernst Jünger dans son roman dystopique Heliopolis en 1949 avec le phonophor, sorte de Iphone avant lheure, qui connecte les hommes dans un forumpermanent et remplace le passeport, la montre, le journal
Generative Social Networking, présenté à [plug.in], tourne en ridicule le rôle du téléphone portable dans la vie sociale et ce besoin de connexion permanente en automatisant les réseaux sociaux. Systématisant lidée selon laquelle«les amis demes amis sont mes amis», le systèmemis au point par Christian Croft et Andrew Schneider permet daspirer via Bluetooth le carnet dadresse dun utilisateur demobile. La première personne sur la liste est appelée, et sa réaction («Allô ? Bonjour, cest qui?») est enregistrée et rejouée à la deuxième personne sur la liste dont la réaction est à son tour enregistrée et ainsi de suite. Le résultat est cocasse, avec son lot demalentendus et de situations absurdes. Une manière aussi de sensibiliser à la question des données
privées.
MINERAI. Lavènement du téléphone portable et sa dissémination massive sont également au coeur dun conflit occulté. «Les guerres pour le contrôle du Coltan, en République démocratique du Congo, ont fait près de 3,9 millions de morts et des centaines demilliers de réfugiés», dit Graham Harwood, auteur, avec Richard Wright et Matsuko Yokoji, du TantalumMemorial. Leminerai sert à produire le tantale qui entre dans la fabrication des puces des téléphones et lemémorial évoque sans pathos le sort de ces victimes dumobile. Au coeur de linstallation, une antiquité: le premier téléphone automatique de Strowjer, en 1891, qui permettait dappeler directement son interlocuteur sans passer par un opérateur. En service jusque dans les années 90, il a été supplanté par la technologie du tantale.
Ses rangées dinterrupteurs crépitent à chaque fois quun message est échangé sur le Telephone trottoire, réseau social téléphonique que les artistes ont réalisé pour les réfugiés congolais. Le nomsinspire dune pratique courante, au Congo, où les nouvelles se propagent du bouche à oreille sur le pavé pour contourner la répression.
Pour ces exilés séparés par la«guerre du téléphone», cest aussi le seulmoyen de
rester en contact.