Marie Lechner, Libération, sur Pronto, 13.10.09

    Artistes à l’appel

    Le boîtier à deux écouteurs ne quittait jamais sa table de chevet.
    Souvent alité, Marcel Proust s’en saisissait pour écouter de l’opéra.
    Pas un enregistrement, mais une diffusion en direct depuis l’Opéra de Paris à travers les câbles du théâtrophone deClémentAder, présenté pour la première fois en 1881. L’idée de diffuser de lamusique est aussi ancienne que la téléphonie elle-même, qu’il se nomme Théâtrophone à Paris, Electrophone à Londres, Telharmonium à NewYork ou TelefonHirmondo à Budapest.
    Avec Opera Calling, le collectif suisse Mediengruppe Bitnik a réimplémenté
    ce servicemort depuis cent ans à Zürich avec le slogan «Arien für Alle», («des arias pour tous»). Ou comment rendre l’opéra au peuple en lui donnant accès gratuitement à un loisir élitiste depuis son domicile. Lors d’une conférence dans le cadre de l’exposition Pronto! On Telephony à la galerie [plug.in] de Bâle, les deux artistes ont donné leur mode d’emploi de ce hacking de l’Opéra de Zurich.
    Entre mars etmai 2007, ils ont dissimulé des «audio bugs» –téléphones portables
    légèrementmodifiés– en plusieurs endroits de la salle, retransmettant la représentation en direct à des numéros de téléphone choisis au hasard dans la
    ville.  Les habitants pouvaient ainsi écouter l’opéra au combiné. Quatrevingt-dix heures de retransmissions ont été diffusées à 4 363 foyers en dépit d’unemenace de poursuite de la direction de l’institution finalement abandonnée.
    L’un des appels fut enregistré et fait entendre au visiteur ce qui se passait à l’autre bout du fil, chez les gens auxquels ce «service public» était proposé, prétexte à unemignonne discussion entre un grand-père dubitatif qui trouve l’acoustique catastrophique, un père suspicieux qui vérifie que c’est bien le Rosenkavalier de Strauss qui est en train d’être joué et une petite fille qui se demande ce qu’est l’opéra.
    IMPACT SOCIAL. «Malgré la richesse culturelle du téléphone, écrivent les commissaires de l’exposition,Andreas Blätter et Raffael Dörig, il n’y a jamais vraiment eu un “telephone art”», citant quelques tentatives isolées comme
    l’exposition d’art conceptuel «Art By telephone» en 1969 à Chicago, où les
    36 artistes étaient invités à indiquer leur contribution aumusée par téléphone.
    L’exposition«Pronto!»explore l’impact social du téléphone, au travers d’oeuvres
    à la fois ludiques et critiques. Elle s’inscrit dans «Fest Netz», un événement
    sur lemédiumtéléphone avec colloque et programmation cinéma –qui se prolonge
    jusqu’à la fin dumois– à l’initiative du Prodoc, un groupe de doctorants
    en esthétique intermédiale des universités de Bâle et de Bern.
    «Souvent, une invention technique est lancée sans qu’on sache trop quoi en
    faire», relève StefanMünker, théoricien desmédias lors du colloque.
    Il cite justement l’usage du téléphone diffuseur d’opéra comme une vision erronée vite disparue au profit de l’outil de communication. Le téléphone est unmédium qui permet d’unemanière troublante la téléprésence, créant un espace relationnel entre deux personnes distantes.  C’est cet espace qui intéresse le collectif suédois Unsworn. En 2008, il a installé une sculpture de haut-parleurs au sommet d’unemontagne surplombant une idyllique vallée dans l’ouest de la Norvège.
    Lorsque quelqu’un appelle le numéro du Telemegaphone, le son de sa voix est aussitôt projeté dans l’environnement, murmure qui peut être entendu jusqu’au village de Dale, niché trois kilomètres plus bas ; «comme si une voix venait
    vous parler d’en haut». Assez fort pour que les habitants puissent distinguer lesmots, mais pas assez pour ne pas les réveiller la nuit.
    Après quelques plaintes, les habitants se sont attachés à l’appareil, à ces voix désincarnées de l’autre bout du monde (Corée,Afrique du Sud ou Etats-
    Unis) qui se déversaient dans la vallée. Les locaux ontmême fini par l’utiliser pour se souhaiter bonne nuit ou pour inviter les voisins à une fête.
    Ce service téléphonique inouï vient d’être acquis par lamunicipalité et sera accessible en permanence, «dès la fin de la saison de envoyée spéciale à Bâle (Suisse) la chasse», précisent les artistes…
    Dès 1994, l’artiste anglais Heath Bunting a imaginé réunir ces espaces distants
    avec son projetKing’s X, où il incitait le public à appeler à une heure fixe
    la trentaine de cabines téléphoniques dont il avait publié les numéros sur son
    Bulletin Board Service (ancêtre du Web), créant «un cyberespace résonnant» autour de la station de métro, hacking d’un espace public quimontre l’enchevêtrement entre le physique et le virtuel, le public et le privé.
    «FRENCH PHONE». Médiumde l’intimité, outil d’une grande sensualité, ce
    n’est pas sans raison que le premier téléphone associant micro et écouteur
    dans unmême combiné fut surnommé par les ingénieurs des laboratoires Bell,
    le «french phone». «Le français est le langage de l’amour parce qu’il unit la voix
    et l’oreille d’une manière spécialement rapprochée comme le fait le téléphone,
    écritMacLuhan dans Pour comprendre lesmédias, ainsi c’est assez naturel d’embrasser via le téléphone.» Blast Theory, un collectif britannique, exploite cette intimité dans Ulrike and Eamon Compliant, où le téléphone portable est le principal véhicule de leur fiction déambulatoire dans les rues de Venise, créée à l’occasion de la biennale d’art contemporain. Le spectateur doit choisir entre Eamon,membre de l’IRA ou Ulrike, de la Fraction armée rouge, deux destins tragiques. Tout au long du
    trajet, il reçoit une série de coups de fils adressés au personnage qu’il incarne,
    le projetant dans l’identité de quelqu’un d’autre. «Le téléphone exige une participation totale», noteMcLuhan. Rien ne résiste à son impérieuse sonnerie. Cet asservissement est encore amplifiémaintenant que le téléphone est devenu mobile, qu’il ne nous quitte plus, cordon ombilical avec le reste dumondemais aussi moyen de contrôle et de surveillance, comme l’avait déjà entrevu Ernst Jünger dans son roman dystopique Heliopolis en 1949 avec le phonophor, sorte de Iphone avant l’heure, qui connecte les hommes dans un forumpermanent et remplace le passeport, la montre, le journal… Generative Social Networking, présenté à [plug.in], tourne en ridicule le rôle du téléphone portable dans la vie sociale et ce besoin de connexion permanente en automatisant les réseaux sociaux. Systématisant l’idée selon laquelle«les amis demes amis sont mes amis», le systèmemis au point par Christian Croft et Andrew Schneider permet d’aspirer via Bluetooth le carnet d’adresse d’un utilisateur demobile. La première personne sur la liste est appelée, et sa réaction («Allô ? Bonjour, c’est qui?») est enregistrée et rejouée à la deuxième personne sur la liste dont la réaction est à son tour enregistrée et ainsi de suite. Le résultat est cocasse, avec son lot demalentendus et de situations absurdes. Une manière aussi de sensibiliser à la question des données
    privées.
    MINERAI. L’avènement du téléphone portable et sa dissémination massive sont également au coeur d’un conflit occulté. «Les guerres pour le contrôle du Coltan, en République démocratique du Congo, ont fait près de 3,9 millions de morts et des centaines demilliers de réfugiés», dit Graham Harwood, auteur, avec Richard Wright et Matsuko Yokoji, du TantalumMemorial. Leminerai sert à produire le tantale qui entre dans la fabrication des puces des téléphones et lemémorial évoque sans pathos le sort de ces victimes dumobile. Au coeur de l’installation, une antiquité: le premier téléphone automatique de Strowjer, en 1891, qui permettait d’appeler directement son interlocuteur sans passer par un opérateur. En service jusque dans les années 90, il a été supplanté par la technologie du tantale.
    Ses rangées d’interrupteurs crépitent à chaque fois qu’un message est échangé sur le Telephone trottoire, réseau social téléphonique que les artistes ont réalisé pour les réfugiés congolais. Le noms’inspire d’une pratique courante, au Congo, où les nouvelles se propagent du bouche à oreille sur le pavé pour contourner la répression.
    Pour ces exilés séparés par la«guerre du téléphone», c’est aussi le seulmoyen de
    rester en contact.